Le petit cierge
Une conte de pâques
Léon Tolstoï
Cette histoire s’est passée dans une terre seigneuriale.
Il en était des seigneurs d’alors comme de ceux d’aujourd’hui : les uns
avaient pitié des malheureux parce qu’ils craignaient Dieu et songeaient à leur
heure dernière, les autres étaient des hommes durs qui semblaient nés pour
le malheur d’autrui et dont il n’est resté qu’un souvenir amer ; mais plus
mauvais encore étaient ces parvenus que la fortune tirait parfois de la
valetaille pour les élever au-dessus des autres. Le château dont nous parlons
avait pour intendant un de ces parvenus. Le domaine était vaste, le sol
fertile, riche en forêts et en prairies bien arrosées, et les paysans qui
devaient y travailler y auraient vécu heureux et en parfait accord avec
leurs maîtres, si la méchanceté de l’intendant n’y avait mis obstacle.
Il n’était auparavant qu’un simple serf sur un
autre domaine ; mais il ne fut pas plus tôt élevé à la charge d’intendant,
qu’il foula aux pieds les pauvres paysans. Il avait une famille, composée
de sa femme et de deux filles, et depuis longtemps il avait, comme on dit,
fait son petit magot. Il pouvait mener une vie tranquille et aisée à l’abri
de tout souci, si la passion de l’envie ne l’avait rendu rapace et cruel.
Il commença par restreindre les franchises des
paysans, qu’il surchargea de corvées. Il établit une tuilerie, et hommes
et femmes furent astreints à un travail accablant ; il vendait sa brique
et en tirait un beau profit. Les paysans, révoltés de se voir ainsi cruellement
exploités, essayèrent de se plaindre à leur seigneur ; ils firent exprès
le voyage de Moscou, mais le seigneur n’écouta pas leurs plaintes, et loin
d’obtenir un adoucissement à leurs peines, ils subirent la vengeance de
l’intendant qui n’avait pas tardé à apprendre leur démarche. Ils eurent à supporter
un redoublement d’exactions et de cruautés, et, pour comble de malheur,
il se trouvait parmi eux de faux frères qui dénoncèrent leurs compagnons
de servitude, de sorte que personne n’osait plus se fier même à son ami.
L’inquiétude et l’effroi régnaient partout et la fureur du mal ne faisait
qu’augmenter chez l’intendant.
On le craignait comme une bête fauve ; quand il
apparaissait dans un village, tout le monde s’enfuyait comme devant le
loup ; on se cachait où l’on pouvait pour se mettre à l’abri des brutalités
de cet homme.
La peur qu’on avait de lui l’aigrissait encore
davantage, excitait son ressentiment et développait dans son cœur une haine
profonde. Alors les corvées se multipliaient, les coups pleuvaient de plus
belle sur les pauvres martyrs. Souvent un meurtre débarrasse soudain le
monde de la présence d’un tel monstre. Cette pensée hantait les paysans,
elle faisait souvent le sujet de leurs secrets entretiens. Quand ils se
rencontraient deux ou trois dans un lieu écarté, le plus décidé se laissait
aller à dire : « Souffrirons-nous que cet impie continue à vivre pour nous
tourmenter ? Non, finissons-en d’un coup. Ce n’est pas un péché que de
tuer un tel démon. » Un jour de la semaine sainte, l’intendant avait envoyé les
paysans à la forêt. Ceux-ci s’étaient réunis en un cercle familier pour
prendre leur repas de midi ; la conversation s’engagea sur le même sujet.
« Frères, qu’allons-nous devenir ? disaient quelques-uns
d’entre eux, nous ne pouvons plus vivre ainsi. Le cruel nous foule aux
pieds ; il nous épuise jusqu’à la moelle des os. Nous ne connaissons plus
la paix du foyer domestique ; jour et nuit, les femmes comme les hommes
n’ont plus aucun repos, il querelle sur tout, et pour un rien qui n’est
pas à sa guise, il nous fait donner le knout. Semen, le pauvre idiot, est
mort des coups qu’il a reçus ; Anisim est encore aux fers ! Qu’est-ce qui
nous retient ? Pourquoi ménagerions-nous ce démon ? Il viendra tantôt à cheval,
et aura bientôt trouvé un motif pour nous quereller. Si nous sommes des
hommes, nous le tirerons à bas de sa monture, et un coup de hache fera
son affaire et nous donnera le repos. Nous l’enfouirons comme un chien
dans la forêt sans qu’on en retrouve de traces. Avant tout, notre mot d’ordre
sera : « Unis comme un seul homme ! mort au traître ! »
Ainsi parla Wassili Minajew. Il avait à se plaindre
plus que tout autre, car il sentait le knout au moins une fois la semaine,
et l’intendant lui avait enlevé sa femme de force pour en faire sa cuisinière.
Tel était le plan des paysans tous unis pour se
venger.
Vers le soir l’intendant apparut, en effet ; il
promena autour de lui son regard malveillant et trouva aussitôt le grief
qu’il cherchait. Contrairement à ses ordres, il y avait un jeune tilleul
parmi les arbres abattus.
– Je vous avais dit qu’il ne fallait pas toucher
aux tilleuls. Qui est celui qui a coupé ce tilleul ? Son nom, ou tous auront
le knout !
En même temps son œil allait rapidement d’un groupe
de travailleurs à l’autre, pour découvrir celui qui avait commis la faute.
Un des paysans lui montra un de ses camarades nommé Sidor. D’un coup l’intendant
ensanglanta le visage du pauvre homme ; puis, ne voulant pas manquer non
plus l’occasion d’exercer sa rage sur Wassili, il le cingla plusieurs fois
de sa tartara, sous prétexte que son tas de bois n’était pas aussi grand
que ceux de autres.
Les paysans le laissèrent s’en retourner tranquillement
chez lui.
Le soir, ils étaient de nouveau réunis. Wassili
apostropha durement ses frères.
– Vil troupeau ! leur dit-il, non, vous n’êtes
pas des hommes. Unis comme des frères, disiez-vous !… Le tyran se montre… et
voilà vos résolutions envolées ! Ainsi firent les moineaux quand ils se
réunirent pour conspirer contre le vautour. « Tous pour un ! Mort aux traîtres »,
criaient-ils à l’envi. Le vautour fond sur eux, et chacun de s’enfuir derrière
les orties. Mais, prompt comme l’éclair, l’oiseau pose sa serre sur l’un
d’eux et remonte avec lui dans les airs. Les moineaux épargnés voletaient
effarés, en se demandant : « Qui a-t-il pris ? qui a-t-il pris ? Ah ! il
a pris Vantka. C’est bien fait. Vantka ne méritait pas mieux ! »
« C’est ainsi que vous faites : « Mort aux traîtres
! » dites-vous, et chacun s’empresse de trahir ! Quand notre bourreau a
frappé Sidor au visage, vous deviez agir comme un seul homme, et nos maux
auraient enfin eu un terme.
« Mais vous, vous criez tant que vous pouvez : « Soyons
unis, ...mort aux traîtres, » et quand notre bourreau se montre, il n’y
a plus personne ! »
Maintes fois, les paysans avaient tenu de semblables
discours, car cette pensée de se débarrasser de l’intendant en lui ôtant
la vie persistait dans leur cœur.
Les derniers jours de la semaine sainte, le cruel
intendant fit annoncer qu’on allait semer l’avoine dans les champs seigneuriaux
et qu’il fallait immédiatement se mettre à la charrue. Ce fut pour les
paysans une nouvelle douleur ; réunis chez Wassili, le jour du vendredi
saint, ils parlaient, plus excités que jamais, de leur conjuration.
– Puisqu’il outrage Dieu, en voulant nous faire
commettre un si grand péché, disaient-ils, rien ne doit plus nous retenir.
Finissons-en avec lui d’un seul coup.
Pierre Michejew prit à son tour la parole. C’était
un homme tranquille et paisible que Pierre Michejew. Il n’approuvait pas
les desseins homicides de ses frères, et secouait tristement la tête en
entendant leurs projets criminels.
– C’est un grand péché, leur dit-il, de parler
comme vous le faites. Malheur à celui qui cause la perte d’une âme ! c’est
un des plus grands crimes. Envoyer une âme à la damnation éternelle, certes,
cela vous sera facile ; mais combien la vôtre n’aura-t-elle pas à souffrir
ensuite en punition d’un tel crime ? Si l’intendant offense le Ciel par
ses forfaits, attendez ; un jour ou l’autre, il trouvera sa punition. Pour
nous, ce que nous avons à faire, c’est de souffrir en prenant patience.
Une telle douceur excita chez Wassili une colère
furieuse.
– Qu’est-ce qu’il marmotte là ? s’écria-t-il. Toujours
sa vieille chanson. C’est un grand péché que de tuer un homme ! Nous n’avons
pas besoin que tu nous le dises ; les petits enfants mêmes le savent, mais
il y a homme et homme, et Dieu peut-il vouloir que cet impie, cet assassin
de tes frères, ce chien maudit continue de vivre ! Quand un chien est enragé,
on le tue, pour se préserver de ses morsures. Si nous laissons vivre celui-ci,
c’en est fait de nous ; ne voyez-vous pas qu’il a médité notre perte ?
Si nous commettons un crime, ce sera pour délivrer nos frères, et tous
ils prieront pour que cela ne nous soit pas imputé à mal. À quoi sert-il
de discuter plus longtemps ? Voulez-vous attendre qu’il nous ait anéantis
?… Quel radotage nous fais-tu là, Michejew ? Crois-tu qu’en allant au travail
le saint jour où Notre-Seigneur Jésus-Christ est ressuscité, notre péché sera
moindre ?
Michejew répliqua :
– Pourquoi n’irions-nous pas ? Pour moi, si l’on
nous y envoie, j’obéirai : ce ne sera pas pour moi que je travaillerai,
et Dieu saura bien à qui en faire porter la peine. Avant tout, gardons
la crainte de Dieu dans nos cœurs. Voyez-vous, mes amis, je ne prétends
pas vous donner des conseils de moi-même, et si la loi de Dieu nous enseignait
qu’un mal peut en détruire un autre, je me joindrais à vous pour agir ;
mais Dieu commande tout autre chose. Vous croyez extirper le mal de la
terre, mais vous-mêmes vous en gardez les racines dans vos cœurs. Tuer
un de ses semblables n’est pas une action sensée ; le sang rejaillit sur
le meurtrier et lui laisse une trace ineffaçable ; vous croyez dans votre
illusion chasser le mal, sans vous apercevoir que c’est le mal qui vous
fait agir ; comme dit le proverbe : « Regardez la misère en face, et elle
baissera les yeux. »
Ce discours ébranla l’auditoire. Les uns inclinaient à suivre
les sages conseils du pieux Michejew, et voulaient patienter plutôt que
de commettre un si grand péché ; les autres écoutaient les excitations
de Wassili.
Quand arriva le jour de Pâques, les paysans célébrèrent
la fête suivant la vieille coutume. Vers le soir, le starosta, ou l’ancien
du village, se présenta, accompagné des greffiers de la commune seigneuriale
et dit :
– Michel Semenowitch, notre haut intendant, ordonne
et fait savoir à tous que demain on plantera la charrue dans les champs
de Monseigneur pour y ensemencer l’avoine.
Le starosta et les clercs firent ainsi le tour
du village, désignant à chacun l’endroit où il devait semer.
Les pauvres paysans dévorèrent leurs larmes en
silence, aucun n’osa tenter une résistance ouverte. Le lendemain, ils se
trouvèrent tous avec leur charrue à l’endroit désigné, et l’âme navrée,
ils durent se mettre au travail. Pendant que les cloches sonnaient à toute
volée pour la messe du matin, et que, de tous côtés, les fidèles, en habits
de fête, se rendaient joyeusement à l’église, Michel Semenowitch, le mauvais
intendant, dormait encore d’un profond sommeil ; il s’éveilla assez tard
; à peine hors du lit, il courut voir ce qui se passait dans le domaine,
cherchant qui il pourrait quereller. Sa femme était en compagnie de sa
fille, dans le cabinet de toilette.
Devant la maison, un valet les attendait avec la
voiture attelée ; les deux femmes y montèrent bientôt pour aller à l’église.
Une heure après, elles étaient de retour et Michel Semenowitch rentrait
aussi. Une servante avait préparé le samovar, et l’on se mit à table.
Michel Semenowitch prit une tasse de thé, alluma
sa pipe et fit appeler le starosta.
– Eh bien ! comment vont les choses ? lui demanda-t-il
; as-tu exécuté mes ordres ? Les paysans sont-ils à la charrue ?
– J’ai fait comme vous me l’aviez commandé, Michel
Semenowitch.
– C’est bien ; t’ont-ils obéi ?
– Tous, je les ai conduits chacun à la place qu’ils
doivent labourer.
– Tu les a conduits ! Mais ces fainéants travaillent-ils,
au moins ? Va-t’en voir ce qu’ils font, et dis-leur que j’irai tantôt voir
moi-même ce qu’ils ont fait. J’entends qu’à deux ils aient fait au moins
une dessjatine, et gare, si l’ouvrage n’est pas bon. Si je trouve un coupable,
ce n’est pas la sainteté du jour qui me retiendra !
– Vos volontés sont des ordres. Le starosta allait
s’éloigner à la hâte, mais Michel Semenowitch le rappela. Malgré tout,
le cruel intendant n’était pas tranquille ; il s’agitait comme s’il eût été sur
des épines. Sa langue tournait entre ses dents, il avait encore quelque
chose à dire et qui l’embarrassait. Il fit : « En effet ! » et ajouta :
– Encore un mot. Écoute un peu les discours de
ces fainéants et tâche de savoir ce qu’ils disent de moi. Si ces marauds
tiennent de méchants propos sur mon compte, tu me les rapporteras fidèlement.
Ah ! je les connais, les drôles ! Bien manger et bien boire et s’étendre
sur leurs peaux de mouton, voilà ce qu’il leur faut. Qu’on laisse passer
le bon moment pour les travaux, cela leur est bien égal. Ainsi donc, écoute
bien leurs propos sans en avoir l’air, et rapporte-moi ce que chacun d’eux
peut dire. Il faut que je sache tout, jusqu’à la moindre de leurs paroles.
Va, ouvre les oreilles et prends garde de me cacher quelque chose.
Le starosta tourna sur ses talons et remonta aussitôt à cheval
pour se rendre auprès des paysans. La femme de Michel, qui avait tout entendu,
s’approcha de son mari d’un air tendre et suppliant. C’était une femme
d’un caractère doux et dont le cœur souffrait de toutes les cruautés exercées
sur de pauvres paysans ; elle les prenait sous sa protection, et, souvent,
elle réussissait à calmer les fureurs de son mari. Elle lui adressa la
prière de son cœur angoissé :
– Ami de mon âme, petit Michel, lui dit-elle d’un
ton caressant, n’oublie pas que c’est jour de grande fête, le saint jour
consacré à Dieu, et ne commets pas un si grand péché. Je t’en prie, mon
ami, pour l’amour de Jésus, laisse les paysans libres aujourd’hui.
Mais Michel Semenowitch ne se laissa pas toucher
par les paroles de sa femme ; il répondit avec un rire méchant et en la
menaçant du doigt :
– Il y a longtemps que tes reins n’ont senti le
fouet, cela se voit ; si tu veux me pousser à bout, tu n’as qu’à te mêler
ainsi des choses auxquelles tu n’entends rien.
– Mechenka, mon tendre ami, ne repousse pas mon
conseil. Si tu savais le mauvais rêve que j’ai fait ! Tu étais si misérable,
si misérable ! Oh ! c’était épouvantable ; je t’en prie, ne force pas les
paysans à travailler aujourd’hui, un saint jour de fête !
– Par tous les diables, me laisseras-tu tranquille,
sotte femme ! N’abuse pas plus longtemps de ma patience et tais-toi, ou
sinon ta large bedaine fera connaissance avec le knout ! Ce sera une autre
chanson alors !
En disant cela, l’intendant tombait comme un fou
furieux sur sa femme et lui appliquait un violent coup sur la bouche avec
la tête de sa pipe. Puis il la chassa en lui ordonnant, d’un ton brutal,
de faire apporter le dîner.
On lui servit une soupe froide, des piroggis à la
viande, un plat de choucroute et de porc rôti, et un pouding à la crème.
Il s’en gobergea comme un prince et arrosa le tout d’un bon coup de kirsch.
Les piroggis étaient si bons qu’il en mangea même en guise de dessert ;
il fit venir ensuite la cuisinière, et, sur son ordre, celle-ci se mit à entonner
un couplet joyeux, qu’il accompagna lui-même en pinçant de la guitare à sa
façon.
C’est ainsi que cet homme faisait sa digestion,
bien dispos, ne se souciant ni de Dieu ni des hommes. Peu à peu ses doigts
s’arrêtèrent sur les cordes de l’instrument, et il se mit à plaisanter
avec la jolie cuisinière.
Le retour du starosta mit brusquement fin à ce
duo. Ayant fait une profonde révérence, il attendit l’ordre de parler.
– Eh bien ! que font ces drôles ? avancent-ils
? leur tâche sera-t-elle achevée à l’heure fixe ?
– Ils en ont fait déjà plus de la moitié.
– Et la charrue a passé partout ? Il n’y a point
de place oubliée ?
– Je n’en ai point su découvrir. Le travail est
bon, ils ont peur et…
– Dis-moi un peu, est-ce qu’ils labourent assez
profond en remuant bien la terre ?
– C’est une terre légère, elle s’envole comme de
la poussière.
L’intendant se tut un moment, absorbé dans sa pensée
inquiète.
– C’est bien, reprit-il, mais tu ne me dis pas
ce que les paysans pensent de moi. Ils m’arrangent bien sans doute ? Conte-moi
un peu leurs jolis propos.
Le starosta hésitait à répondre, mais l’intendant,
avec colère, lui intima l’ordre de parler.
– Je veux que tu me dises tout, s’écria-t-il ;
ce ne sont pas tes discours, mais les leurs que je veux entendre. Si tu
me dis la vérité, tu auras ta récompense. Mais si tu t’avises de me cacher
quoi que ce soit, tu sentiras le knout. Crois-tu que je me gênerai plus
avec toi qu’avec les autres ? Allons, Kajuscha, verse-lui un verre d’eau-de-vie
pour lui délier la langue.
La cuisinière obéit, versa un plein verre de kirsch
et le tendit au starosta. Celui-ci murmura une santé, avala la liqueur
d’un seul trait et essuya ses lèvres en se disposant à répondre. « Advienne
que pourra, se dit-il en lui-même. Ce n’est pas ma faute si l’on ne chante
pas ses louanges ; puisqu’il veut la vérité, il l’entendra. »
Après s’être ainsi donné de courage, il commença
:
– Les paysans murmurent, Michel Semenowitch, ils
font entendre des plaintes amères.
– Mais parle donc ! que disent-ils ?
– Les uns disent que tu ne crois pas en Dieu.
L’intendant éclata de rire.
– Quel est celui de ces gueux qui dit cela ?
– Tous le disent. Tu te serais donné au démon, à ce
qu’ils prétendent. L’intendant eut un nouvel éclat de rire.
– Joli ! très joli ! fit-il. Mais explique-toi
sur le compte de chacun individuellement. Que disait Waska, par exemple
?
Le starosta avait des parents et des amis qu’il
voulait ménager, mais quant à Wassili, il était à couteau tiré avec lui
depuis des années.
– Wassili, fit-il sans hésitation, jure et tempête
plus que tous les autres.
– Bien ; mais parle, je veux que tu me répètes
ses propres paroles.
– Elles sont effrayantes : je tremble rien que
d’y penser. Il vous menace et dit qu’un homme tel que vous ne peut manquer
de finir par une mort violente.
– Peste ! comme il y va ! un vrai héros que ce
Wassili, fit l’intendant, que cette confidence mettait toujours plus en
gaieté. Eh ! parbleu, que tarde-t-il ? Que fait-il à bayer aux corneilles,
au lieu de me rompre le cou de suite ? C’est que probablement le vantard
ne trouve pas la chose si aisée. Attends un peu, Waska, mon petit Waska,
nous reparlerons de cela à nous deux… Passons à un autre… Et ce chien de
Tiscka, qu’est-ce qu’il aboie ?
– Tous ont tenu de mauvais discours.
– Oui, mais je te l’ai déjà dit, je veux être renseigné sur
chacun en particulier.
– Il me répugne de répéter leurs propos.
– Voyez-vous, quelle délicatesse ! Ah ça ! parleras-tu à la
fin ?
– Ils voudraient que la panse vous crève et qu’on
en voie sortir les tripes !
Ce propos provoqua un redoublement de gaieté chez
l’intendant, qui riait à s’en tenir les côtes.
– Nous verrons bien qui de moi ou de ces mannequins
montrera le premier ses tripes. Qui a dit cela ? Fischka sans doute ?
– Personne n’a dit une bonne parole, tous ont des
menaces et des injures à la bouche, c’est à qui en dira le plus.
– Je te crois. Et Petruska Michejew, l’hypocrite,
avec ses propos mielleux, m’injurie comme les autres, je pense ?
– Non, Michel Semenowitch, aucun mauvais propos
n’est sorti de sa bouche.
– Alors que disait-il ?
– Seul d’entre tous, il restait silencieux. Un
fameux original celui-là, vous n’imagineriez jamais ce que j’ai vu ; non,
je n’en croyais pas mes yeux.
– Quoi donc ?
– Une chose étrange. Les paysans n’en revenaient
pas.
– Bourreau ! auras-tu bientôt fini de me dire ce
que tu as vu ?
– Il labourait sur le flanc de la colline. Comme
j’approchais, des accents émus et touchants frappèrent mon oreille. Notre
homme chantait un pieux cantique. C’était solennel et merveilleusement
beau. Puis, sur le bois de la charrue, entre ses deux cornes, il me sembla
voir une petite lumière vacillante…
– Et après ?…
– C’était bien une lumière en effet. Plus j’approchais,
plus je la voyais brillante, et je reconnus bientôt… un cierge ! un de
ces petits cierges qu’on vend pour cinq kopecks à la porte des églises.
Il était fixé sur le bois de la charrue et sa flamme voltigeait, joyeuse,
au souffle du vent. Le paysan, dans son sarrau du dimanche, marchait paisiblement
derrière la charrue, et poursuivait son vigoureux labeur en chantant le
saint cantique du jour de la Résurrection. Devant moi, il a secoué sa charrue,
tourné le soc et recommencé un nouveau sillon, et la petite flamme, si
claire, brûlait toujours.
– Que t’a-t-il dit ?
– Un mot à peine. En m’apercevant, il m’a fait
souhaiter de bonnes Pâques et s’est remis à chanter.
– Et vous n’avez pas échangé d’autres paroles ?
– Non, je ne savais vraiment que lui dire de son
action. Les autres paysans riaient et se moquaient de lui. « Pauvre fou,
lui disaient-ils, tu as beau psalmodier, tes cantiques n’empêchent pas
que tu travailles aujourd’hui ; il t’en faudra des prières et des pénitences
pour te laver de ce péché-là ! »
– Et que répondait Michejew ?
– Il s’interrompait, leur répétant les paroles
de l’Évangile : « Paix sur la terre et bonne volonté envers les hommes
; » puis il poussait ses chevaux et recommençait. Et la petite flamme joyeuse
se balançait toujours au souffle du vent.
L’intendant ne riait plus, ; il baissait la tête
; la guitare était tombée de ses mains ; une sombre pensée s’était emparée
de lui.
Il resta un moment plongé dans un noir silence,
puis, ayant congédié le starosta et la cuisinière, il se hâta de se mettre
au lit, où on l’entendit pousser des gémissements et s’agiter comme s’il
eût eu à tirer d’une ornière un char de foin embourbé. Sa femme vint, tout
inquiète, lui demander ce qu’il avait, mais elle eut beau prier et supplier,
elle ne put tirer de lui d’autres mots que ceux-là, qu’il répétait constamment
:
– Il m’a vaincu ! quelque chose m’a saisi ; c’est
mon tour maintenant ! Sa femme lui adressait de tendres exhortations.
– Reprends courage, mon ami, lui disait-elle, lève-toi,
et va congédier ces pauvres paysans. Tout peut se réparer. D’où vient qu’un
rien peut ainsi t’abattre, toi qui as commis sans broncher tant d’actions
effrayantes ?
– Je suis perdu ! Il m’a vaincu, continuait-il
en gémissant. Tâche seulement de t’en tirer saine et sauve ; mon chagrin
est trop grand pour que tu puisses le comprendre !
Et dans l’angoisse de son cœur, le malheureux se
tournait et se retournait dans le lit.
Le lendemain il reprit le cours de ses occupations
ordinaires ; mais comme il était changé ! Michel Semenowitch était méconnaissable,
le chagrin lui rongeait le cœur. Il traîna dès lors sa triste existence
en laissant aller les choses à la dérive, et en restant de préférence oisif
au logis.
Le seigneur étant venu visiter ses terres, il fit
appeler son intendant.
On lui répondit qu’il était malade ; à un nouvel
appel il reçut la même réponse, mais il ne tarda pas à savoir que Michel était
devenu un ivrogne renforcé, et, du coup, il le dépouilla de sa charge.
Depuis ce moment, Michel Semenowitch mena une vie
oisive, et son esprit s’assombrit de plus en plus ; le reste de son avoir
s’en alla en boisson, et le malheureux finit par tomber si bas qu’il en
vint à dérober à sa femme de vieux draps pour les donner au cabaretier
en échange d’un verre d’eau-de-vie.
Les paysans, pour qui il avait été si dur, finirent
même par avoir pitié de sa misère, ils lui donnaient de l’argent, pour
qu’il pût boire et noyer son chagrin.
Il ne vécut pas longtemps de cette existence bestiale
; au bout d’une année à peine, l’eau-de-vie lui avait donné le coup de
la mort.