Editions Charrue
Tentation
La force de la faiblesse
J'ai souvent pensé que les paroles les plus paradoxales et les plus difficiles - du moins, en le sens de les mettre en pratique - soient peut-être le verset en Matthieu, où Jésus vient de remarquer un enfant. Il se tourne vers ses disciples, et il leur dit, « Le plus grand dans le Royaume des cieux est celui qui s'abaisse et devient comme cet enfant » (Matt 18. 4).
Devenir comme un enfant, cela implique d'oublier tout ce que la société nous a appris, à propos de grandir. Cela veut dire, de surmonter la tentation d'apparaître forts. Cela veut dire, être prêts à souffrir, plutôt que de nous protéger nous-mêmes. Cela signifie reconnaître nos limites et nos points faibles, et de leur faire face, humblement.
Jésus Christ a guérit les malades, nourrit la foule, changé l'eau en vin, et marché sur la mer. Tout pouvoir était à ses ordres. Mais lorsqu'il fut arrêté, amené devant Pilate, moqué, frappé à coups de fouet, et crucifié, il refusa de se défendre. Non plus, avait-il choisi d'être né dans un palais, mais dans la mangeoire d'une bête de somme.
Le Christ a choisit la « faiblesse » de la soumission, et voilà, peut-être, le secret de sa paix. Dorothy Day écrit :
On nous dit de revêtir le Christ, et nous considérons sa vie privée, sa vie de travail, sa vie publique, son enseignement, et sa vie de souffrance. Mais nous ne pensons pas suffisamment à sa vie comme petit enfant, comme bébé. Son impuissance. Sa dépendance des autres. Il nous faut accepter cet état aussi. Ne pas être capable de faire quoi que ce soit.
Gertrude Wegner, une femme dans ses soixante-dix ans, fut forcée d'accepter cet état quand un accident la rendit incapable de faire quelque mouvement :
J'étais à une exhibition, avec mon mari, à Washington, DC ; je suis tombée, et ma colonne vertébrale fut blessée. Je sus immédiatement que ma condition était critique ; j'avais perdu toute sensation, et j'étais paralysée, du cou jusqu'aux pieds.
Deux opérations m'ont certainement aidé, mais les heures de thérapie - deux routines par jour - nécessitaient un travail sérieux, et de la persévérance. C'était épuisant. Et, mon médecin ne savait même pas si j'allais regagner la mobilité... Mon accident m'a enseigné l'humilité, parce que chaque petite chose devait être faite pour moi. De mois en mois, il y avait un peu d'amélioration, mais ce fut une lutte pénible. Il y eut des moments difficiles, mais j'appris quand même à accepter mon impotence. J'essayais de me rappeler les paroles de Jésus, à Saint Paul : « Ma grâce est tout ce dont tu as besoin, car ma puissance manifeste pleinement ses effets quand tu es faible » (2 Corinthiens12. 9).
Il y a eu d'autres luttes personnelles, mais en chacune d'elles mon désir intense de paix, et la conviction que je la retrouverais, m'a accompagné. Il me semble que si on a, une fois en sa vie, fait l'expérience de la paix, elle nous revient toujours.
En réfléchissant sur mon passé, je regrette beaucoup certaines choses. De ne pas avoir été une meilleure mère pour mes enfants. De ne pas avoir passé plus de temps avec mon père, alors qu'il mourait du cancer. J'aurais dû montrer plus d'amour à ma mère, surtout à ce moment, et la mieux soutenir. J'aurais du aimer plus... Il y a tant de choses que nous aimerions avoir fait différemment, mais cela ne sert à rien. Tout ce que nous pouvons faire, c'est d'accepter nos limites, et de recommencer chaque jour.
La paix me vient en espérant de servir Jésus et mes frères et sours, jusqu'à la dernière minute de ma vie, bien que ce soit présomptueux de demander une telle grâce. Plus je vieillis, plus ce m'est clair que personne ne « possède » cette paix, entièrement déméritée.
Les pensées de Gertrude touchent à une vérité importante : plus avons-nous confiance en nous-mêmes, en notre propre force et en nos capacités, le moins l'avons-nous en Christ. Notre faiblesse humaine n'est pas un obstacle pour Dieu. Au fait, tant que nous n'en servions pas comme excuse pour le péché, il est bon d'être faible. Mais, d'accepter notre faiblesse, c'est plus que d'admettre nos limites ; c'est d'éprouver un pouvoir beaucoup plus puissant que le nôtre, et de s'y soumettre.
Voici la source de la grâce : le démontage de notre pouvoir. Même si un très petit pouvoir s'élève en nous, l'Esprit et l'autorité de Dieu partent avec précipitation, au degré correspondant. A mon avis, c'est là le seul aperçu important en ce qui concerne le Royaume de Dieu.
Eberhard Arnold
Kathy Trapnell, autre membre de notre communauté, témoigne de la vérité de ces paroles, en sa vie et en sa recherche :
La recherche de la paix m'a occupée, depuis mon enfance, alors que je sentais le manque complet de paix en ma propre famille. Au cours de mes études catholiques (depuis la première classe jusqu'à la fin de collège), je luttai toujours avoir la paix en mon cour, et en le cour de mes amies. Lorsqu'une bonne petite catholique se rend compte de s'être mal conduit, elle le regrette, et elle se hâte à le confesser. Comme je me souviens bien du bien-être ressenti, après chaque confession ! Même au collège, une ou deux fois, je me confessai publiquement à un Jésuite de ma connaissance, et la sensation d'être en paix avec Dieu était pour moi une source de paix.
Puis vint la rébellion de mes années d'étudiante, mon stage de « hippisme », dont j'étais fière, et ma colère contre tout le statu quo et tout ce que je jugeais être contre la paix et l'amour. Je pensais ouvrer pour la cause de la paix - voulant aider à terminer la guerre au Vietnam, par les manifestations, les chants, la résistance, etc. Je pensais justifier le sort des travailleurs saisonniers avec le boycottage des raisins, en causant le chaos en les magasins qui les vendaient. Je voulais partager tout ce que je possédais ; je faisais du yoga, et j'appris à être contente dans un groupe.
Mais tout cela ne m'apporta pas la paix. Je sais, maintenant, que mon orientation était tout à fait fausse. Non pas que le but, en lui-même, était erroné. Mais, j'étais moi-même, mon propre dieu ; le standard avec lequel je jugeais ma vie et la vie de mon prochain. J'étais terriblement, coupablement, et volontairement mon propre arbitre, et je voulais tout faire de mes propres forces. Ça ne marche pas.
Plus tard, j'ai découvert un esprit de paix, totalement autre - la paix d'une foi, qui admette nos faiblesses, les confronte, et nous indique Jésus Christ - le Royaume, le règne futur de la paix. La conscience de ceci m'a alors jugé ; je fus consciente de mon égoïsme, et de ce que j'étais, au fond, sans paix aucune. Cependant, en cédant ma vie à Dieu - non seulement à son amour, mais aussi à son jugement - et, en me sacrifiant au service de mon prochain, j'ai maintenant une nouvelle force, et j'éprouve des miracles de paix au quotidien.
En notre société, on est conduit loin de cette compréhension de la paix. On nous enseigne de traiter le jugement comme un affront, d'être responsable et de se maîtriser soi-même. Nous voulons tous la paix et l'amour ; aucun de nous ne nierait que ce soient de bonnes qualités. Mais de s'arrêter, et de se demander, si nous les possédons en notre propre cour, c'est bien différent. Il vaut mieux n'en pas parler.
Est-ce peut-être pour cela - bien que nous soyons nombreux à vouloir la paix, et à la rechercher - que nous ne la trouvons pas. Nous sommes trop occupés avec notre propre rôle en cette recherche. Il nous manque la simplicité et l'humilité ; au lieu de nous tourner vers Jésus et de lui prier de nous donner Sa paix, nous nous faisons du souci à propos de ce que pensent les autres de notre intégrité. Nous oublions que les Béatitudes ne demandent pas des célébrités, des Saints, des personnes qui se font remarquer, mais au contraire, des personnes humbles.
L'écrivain Henri Nouwen, qui abandonna une carrière illustre à Harvard, à Yale, et à Notre Dame, en vue de servir les personnes handicapées, a compris ceci mieux que la plupart de nous :
Nous avons été appelés à être fructueux - non pas à avoir du succès, ou à être productifs, ou accomplis. Le succès a sa source en la force, en la tension et en l'effort humain. L'accomplissement et la réalisation ont leur source en la vulnérabilité, et en la reconnaissance de notre propre faiblesse.
J'ai longtemps recherché la sécurité parmi les personnes intellectuelles et intelligentes, à peine conscient de ce que les affaires du Royaume soient révélées aux petits enfants ; de ce que Dieu ait choisi ceux qui, selon la norme humaine sont les insensés, en vue de faire honte aux sages. Cependant, lorsque j'ai éprouvé l'accueil affectueux et sans prétention de ceux qui n'ont rien de quoi se vanter, et l'étreinte de personnes qui ne demandaient aucune question, j'ai commencé à me rendre compte qu'un retour au « bercail » spirituel signifie revenir aux pauvres d'esprit, auxquels le Royaume des cieux appartient.
Qu'est-ce qui motive une personne à rechercher une telle pauvreté d'esprit ? Mon Grand-père écrit :
Ceci est alors un conflit entre deux buts opposés. Un des but, c'est de rechercher la personne de haute situation, la personne importante, la personne spirituelle, intellectuelle, adroite, la personne bien, la personne, qui, en raison de ses talents naturels, représente un haut sommet, pour ainsi dire, de la chaîne de montagnes de l'humanité. L'autre but, c'est de rechercher les personnes humbles, la minorité, les handicapés mentaux, les prisonniers : les vallées des humbles entre les sommets des grands. Ce sont les dégradés, les esclaves, les exploités, les faibles et les pauvres, les pauvres des pauvres. Le premier but vise à exalter l'individu, touchant à la divinité, en vertu de ses dons naturels. A la fin, on fait de lui un dieu. L'autre but poursuit le miracle et le mystère de « Dieu devenu homme », de Dieu recherchant la place la plus humble parmi les hommes.
Deux directions complètement opposées. L'une est la poussée vers la glorification de soi-même. L'autre, c'est la poussée vers le bas : devenir humain. L'un est l'amour-propre, l'exaltation, l'autre l'amour de Dieu et l'amour de son prochain.
Lorsqu'une personne a reçu la paix qui provient d'une vie vécue en cet amour, il n'y a rien qu'elle ne puisse confronter. Pensez à Jésus sur la Croix : vulnérabilité ultime, mais aussi le suprême exemple de la paix de Dieu. Malgré tout ce qu'on lui avait fait, il n'eut aucune pitié de lui-même, il se tourna vers un des criminels à côté de lui pour le pardonner. Jésus fut capable de prononcer ces paroles, « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font » (Luc 23. 34). Puis, il y a Étienne, le premier martyre chrétien, qui, agenouillé, regarda vers le ciel, la figure radieuse, tandis qu'on lui jetait des pierres. Lui aussi a dit, « Seigneur, ne leur demande pas compte de ce péché ! » (Actes 7. 60). Je ne crois pas qu'une telle paix puisse être atteinte de force humaine.