
Quelle est la pensée de Jésus à l'égard des fraternités ? La pensée de Jésus : voilà ce qu'il nous importe avant tout de connaître.
Un premier fait mérite notre attention.
Si nous étudions l'histoire des Sociétés humaines depuis le jour où Jésus est venu sur la terre, nous constatons que partout où l'on a pris au sérieux ses enseignements et son exemple, on a assisté à la naissance et à l'éclosion de petits groupes animés d'un esprit fraternel, on a vu surgir des fraternités.
Ouvrez les évangiles : n'est-ce pas une fraternité que constituent les premiers disciples autour de leur Maître ? Ils vont, ils viennent, ils laissent tout pour suivre Jésus, ensemble ils se nourrissent de ses paroles, ensemble ils s'efforcent de les mettre en pratique.
Et lorsque leur Maître les a quittés pour entrer tout vivant dans la gloire, à leur premier groupement en succède un autre plus étroit. Les chrétiens de Jérusalem sont passionnés de fraternité. La victoire qu'ils remportent momentanément sur leur égoïsme naturel est si complète que dans un élan d'enthousiasme ils ne veulent plus rien posséder en particulier et incitent tout en commun.
Il est bien évident que ce communisme naïf de la première église ne pouvait durer ; mais il suffit pour prouver la haute idée que se faisaient les disciples de Jésus de la fraternité qu'ils voulaient fonder.
Les églises engendrées par la puissante parole de l'apôtre Paul ne sont à leur tour que des fraternités, mais cette fois ces fraternités sont organisées. L'esprit de Jésus révèle, au plus grand de ses disciples, la loi sainte de la solidarité qui doit régir les nouveaux groupes.
Tous sont membres les uns des autres, tous ont reçu quelque talent qu'ils doivent faire valoir pour l'utilité commune. Chaque fraternité, pour être vivante, doit revêtir l'aspect d'une coopération.
Si j'avais le temps de poursuivre cette étude, je vous montrerais ce même besoin de fraternité se manifestant sous les formes les plus diverses, faisant surgir aux heures les plus désolées du Moyen âge, jusqu'au sein des monastères, de nobles associations de travailleurs, inspirant plus tard à nos églises protestantes quelques-unes de leurs plus belles entreprises. Que n'ai-je le temps de vous redire l'histoire de cette admirable église des Frères moraves qui, à l'époque où le protestantisme semblait avoir perdu sa sève, a édifié un foyer de vie et d'activité ? Dans aucune église protestante on ne s'est autant donné et on ne s'est autant aimé. Cette église, comme son nom l'indique, n'avait d'autre ambition que d'offrir au monde le spectacle d'une fraternité.
Et voici le trait commun à tous ces groupes : l'effort qu'ils accomplissaient pour vivre d'une vie fraternelle était la conséquence de l'amour qu'ils portaient à Jésus-Christ.
Il est également vrai de dire que partout où nous rencontrons une église où soufflent des courants d'air glacés et où l'esprit fraternel n'existe pas, nous pouvons être certains que Jésus-Christ n'y tient aucune place. Peu importe qu'elle ait ou qu'elle n'ait pas le bruit de la vie, cette église-là est morte.
Comment expliquer ce fait ? Comment expliquer que partout où l'œuvre du Christ s'accomplit avec vigueur se dessine le groupement que nous appelons une fraternité ? En d'autres termes, que faut-il pour que les hommes se souviennent qu'ils sont faits pour se traiter en frères ?
Il faut que, pour une raison ou pour l'autre, le Père, au lieu de rester un mot, devienne pour eux une vivante réalité.
C'est précisément pour nous faire rencontrer, toucher et adorer dans le Père la plus vivante, que dis-je ? la plus poignante des réalités que Jésus-Christ vient se mettre en travers de notre route. En Jésus-Christ se révèle à nous un Dieu qui aime les créatures, qui souffre pour elles, qui n'hésite pas à se donner à elles : en deux mots un Père qui est vraiment un Père.
Voilà pourquoi dès que la bonne nouvelle de Jésus-Christ est annoncée avec puissance, il se fait dans les âmes une éclaircie et l'amour du Père les réchauffe.
Mais il y a une telle parenté entre Dieu et l'homme que dès qu'une voix nous dit : « Tu as un Père », une autre voix répond « Donc tu as des frères ».
Persuadez les hommes de la paternité divine et du même coup vous ferez éclore des fraternités humaines. La réciproque est tout aussi vraie. Partout où quelques hommes se décident à vivre les uns avec les autres comme des frères, la foule qui les observe s'écrie : S'il y a des frères sur la terre, il faut qu'il y ait un Père dans le ciel.
La foule est ainsi faite qu'instinctivement elle conclut de Dieu aux hommes et des hommes à Dieu.
Que de fois n'ai-je pas entendu de pauvres créatures aigries par la souffrance qui s'écriaient : « Croire que Dieu est bon, jamais ! Si vous saviez à quel point les hommes ont été méchants avec moi. » Logiquement, cette façon de raisonner ne tient pas debout, elle est néanmoins conforme aux instincts les plus profonds du cœur.
Et voilà pourquoi Jésus voulant fournir à l'humanité désemparée une preuve irréfutable et de l'existence de Dieu et de son amour a édifié les fraternités humaines.
J'ai dans ma bibliothèque des livres très savants, bourrés de raisonnements très forts, destinés à démontrer qu'il y a un Dieu, et que ce Dieu est le Père.
Je lisais hier le compte-rendu d'une conférence fort éloquente donnée l'autre jour à Valence par un des pasteurs les plus distingués de là Drôme. Cette conférence devait réduire au silence un commis-voyageur d'athéisme qui gagne sa vie en dénonçant pompeusement ce qu'il appelle les crimes de Dieu.
Et bien ! pour ma part, j'estime qu'il y a une preuve bien plus décisive de l'existence du Père qui est dans les cieux. Groupez quelques hommes résolus à s'aimer les uns les autres comme des frères, construisez cette fraternité dont je vous dépeins si souvent les traits, et je vous garantis que vous fournirez ainsi au monde une démonstration infiniment plus pratique et plus concluante que toutes celles qu'il peut trouver dans les livres ou dans les conférences.
Une seule association d'hommes vivant comme il sied à des frères convertira beaucoup plus d'incrédules et touchera beaucoup plus d'indifférents que la science des plus savants et l'éloquence des plus éloquents.
Et c'est pour cela que Jésus veut qu'il se forme en tous lieux des fraternités de ce genre. Il veut qu'à cette heure où l'incrédulité souffle en tempête, les hommes aillent se heurter contre un fait qui touche leur cœur et qui attire leur attention.
S'il y a des frères sur la terre, comment n'y aurait-il pas un Père dans les cieux ?
Mais dans la pensée de Jésus chaque fraternité est plus qu'une preuve : elle constitue la révélation la plus complète du Père. Elle n'est pas seulement l'affirmation vague d'un Père qui est dans les cieux, elle le manifeste en mettant en évidence les différents traits de son caractère.
La Bonté du Père estime Bonté qui rayonne. Ne fait-il pas lever son soleil sur les bons et sur les méchants ? Ne fait-il pas pleuvoir sur les justes et sur les injustes ? Tous les hommes tant qu'ils sont ont donc droit à sa miséricorde.
Les enfants doivent prendre modèle sur le Père. « Si vous n'aimez, dit Jésus, que ceux qui vous aiment, quelle récompense en aurez-vous ? Les péagers même n'en font-ils pas autant ? Appliquez-vous donc à aimer ceux qui vous haïssent et à faire du bien à ceux qui vous persécutent. »
La Bonté du Père est une Bonté qui pardonne. Une véritable fraternité constitue une école de pardon réciproque. On s'y exerce à pardonner 77 fois 7 fois. Du reste la prière des vrais disciples est celle-ci : « Pardonne-nous comme nous pardonnons ». C'est par la pratique du pardon que se resserrent les liens toujours prêts à se rompre.
La Bonté du Père va à la recherche des égarés. Elle conquiert et elle ramène les plus éloignés. Le Bon Berger ne s'accorde aucun repos jusqu'à ce qu'il ait retrouvé la brebis perdue. Une fraternité qu'anime l'esprit de Jésus est consumée par le souci des âmes en danger.
Dès que les hommes se trouvent en face d'une fraternité véritable, ils ne peuvent faire autrement que de s'écrier : Dieu est ici, et l'amour qui unit les hommes leur apparaît comme un reflet de la gloire du Très-Haut.
Je viens d'indiquer les sentiments que Jésus-Christ veut inspirer à ces fraternités. Il n'est pas inutile de dire, en terminant, quelques mots des bornes qu'il leur assigne.
Y a-t-il, par hasard, des conditions de race, de pays, de croyances à remplir pour pouvoir faire partie d'une fraternité ?
C'est bien là, en somme, la question qu'un scribe posait à Jésus lorsqu'il lui demandait : Qui est mon prochain ? Qui est mon prochain, c'est-à-dire qui dois-je considérer comme membre du groupe dont je fais partie ? Quelles sont les bornes que je dois assigner à mon affection, à ma bienveillance, à ma pitié.
Ton prochain, répond Jésus au scribe, c'est chaque homme dont Dieu veut que tu t'approches, et comme Dieu veut que tu te penches sur chaque créature qui souffre et qu'il n'y a ici-bas aucune créature qui ne reçoive tôt ou tard le baptême de la douleur humaine, ton amour désintéressé, la servir en vue de l'Eglise universelle. Aucune fraternité ne saurait se développer s'il ne se trouvait pas quelques hommes pour lui consacrer le meilleur de leurs forces, mais pour nous dévouer utilement à la fraternité dont Dieu nous a fait membres, il importe que tous nos efforts concourent finalement au bien de la fraternité humaine.
Et si nous pensons ainsi, et si nous agissons de la sorte, nous parviendrons à édifier des foyers de vie intense et de vie rayonnante. Et l'action de chacun de ces foyers ira s'élargissant, ils se rapprocheront, ils se confondront en un foyer gigantesque. Ce sera un embrasement général. Le monde égoïste et mauvais prendra fin et il sera consumé par l'ardeur de l'Amour divin.
Mais pour cela il faut, encore une fois, que chaque fraternité particulière accomplisse son œuvre et qu'inspirée par l'esprit authentique de Jésus elle devienne inébranlable, il faut surtout qu'elle ouvre ses fenêtres toutes grandes sur la souffrance humaine.