Quand l’amertume ronge comme un cancer
Johann Christoph Arnold
Quiconque choisit la vengeance doit creuser deux tombes
—Proverbe chinois
Le pardon est une porte ouverte vers la paix et le bonheur –
une porte petite, étroite, que l’on ne peut passer sans se baisser.
Une porte difficile à trouver, qui plus est. Mais il est possible
d’y arriver, même si l’on doit la chercher très longtemps. C’est
en tous cas ce qu’ont découvert les hommes et les femmes dont
il est question dans ce livre. A la lecture de leur histoire,
peut-être toi aussi seras-tu conduit jusqu’à la porte du pardon.
Mais souviens-toi qu’une fois devant cette porte, toi seul peux
l’ouvrir.
Que signifie exactement « pardonner »? Le pardon n’a de toute
évidence que peu de rapport avec la justice humaine, qui réclame
un œil pour un œil, ni avec l’excuse, qui balaie le problème.
La vie n’est jamais juste et foisonne de faits pour lesquels
il n’y a pas d’excuse possible.
Lorsque nous pardonnons à quelqu’un une erreur ou une blessure
intentionnelle, nous la reconnaissons comme telle mais au lieu
de frapper en retour, nous tentons de voir au-delà de l’offense
afin de rétablir notre relation avec la personne qui en est
responsable. Le pardon ne dissipe pas nécessairement notre souffrance
– que l’autre peut ne pas reconnaître ou accepter – et cependant,
il empêche celui qui l’offre d’être happé par la spirale descendante
du ressentiment. Il protège aussi de la tentation de décharger
sa colère ou sa souffrance sur une tierce personne.
Quand nous avons été blessés, il est naturel et aucunement répréhensible
de vouloir retourner à la source de cette blessure. Mais si
nous le faisons pour comptabiliser la culpabilité de l’autre,
notre souffrance se transformera rapidement en ressentiment.
Que la cause de notre blessure soit réelle ou imaginaire, le
résultat est le même. Et une fois installé en nous, le ressentiment
va d’abord lentement nous ronger pour finir par corroder tout
ce qui nous entoure.
Nous connaissons tous des personnes amères. Se complaisant dans
l’apitoiement sur elles-mêmes et le ressentiment, elles ont
une capacité étonnante à se souvenir des détails les plus infimes.
Elles gardent soigneusement en mémoire la moindre offense et
sont toujours prêtes à montrer aux autres à quel point elles
ont été blessées. Elles peuvent paraître calmes et posées, mais
intérieurement, leurs émotions enfouies sont prêtes à éclater.
Les personnes aigries sont constamment en train de justifier
leur rancune : elles ont le sentiment d’avoir été blessées trop
profondément, trop souvent, et que ceci les dispense du besoin
de pardonner. Pourtant, ce sont elles d’abord qui ont besoin
de pardonner. Leur cœur est parfois si plein de rancœur qu’il
a perdu sa capacité d’aimer.
Il y a presque vingt ans, un collègue nous a demandé, à mon
père et à moi, de rendre visite à une femme qui disait ne plus
pouvoir aimer. Le mari de Jane gisait mourant, elle avait un
immense désir de le réconforter, mais quelque chose en elle
en l’empêchait. Aux dires de tous, Jane était irréprochable:
elle était ordonnée, méticuleuse, capable, honnête et elle travaillait
dur. Pourtant, en parlant avec elle, il apparut clairement qu’elle
n’éprouvait pas plus d’émotion qu’une pierre. Elle était réellement
incapable d’aimer.
Après des mois d’accompagnement, la source de la froideur de
Jane devint évidente : elle était incapable de pardonner. Elle
ne pouvait mettre le doigt sur une unique et profonde blessure,
mais elle était émotionnellement prisonnière – de fait, elle
était presque paralysée par le poids de milliers de petites
rancunes accumulées.
Jane fut heureusement capable de surmonter ses rancœurs et retrouva
la joie de vivre, ce qui ne fut pas le cas de Brenda, une autre
personne aigrie que j’ai tenté d’aider. Brenda avait subit des
sévices sexuels de la part de son oncle pendant des années.
Son alcoolisme, entretenu par son bourreau par des cadeaux quotidiens
de vodka, l’avait réduite au silence, et bien qu’elle eût fini
par échapper à son oncle, elle était toujours sous son emprise.
Quand j’ai rencontré Brenda pour la première fois, on lui avait
proposé un suivi psychiatrique intensif. Elle avait également
un bon emploi et un large réseau d’amis qui tentaient par tous
les moyens de la remettre sur pieds. Malgré tout cela, elle
ne paraissait par faire de progrès. Elle avait de brusques changements
d’humeur, pouvant passer en un instant du rire surexcité aux
sanglots inconsolables. Elle s’empiffrait de nourriture un jour
puis jeûnait et se purgeait le lendemain. Et elle buvait - bouteille
sur bouteille.
Il va sans dire que Brenda était la victime innocente d’un homme
effroyablement dépravé, mais plus je la voyais, plus il m’apparaissait
qu’elle entretenait sa propre misère. En refusant de renoncer
à la haine qu’elle éprouvait pour son oncle, elle restait sous
son influence.
Brenda est l’une des personnes qu’il me fut le plus difficile
d’aider. J’ai essayé sans relâche de lui montrer que tant qu’elle
ne pardonnait pas à son oncle – ou qu’au moins elle ne voyait
pas au-delà de ce qu’il lui avait fait subir – elle resterait
sa victime. Mes efforts furent vains. Sa colère et sa confusion
allant en s’aggravant, elle s’enfonça toujours plus dans un
abîme de désespoir. Pour finir, elle tenta de se pendre et dû
être hospitalisée.
Les blessures que provoquent les violences sexuelles mettent
des années à guérir ; et bien souvent, elles laissent des cicatrices.
Mais elles ne condamnent pas à une vie de tourment ni au suicide.
Pour chaque cas semblable à celui de Brenda, j’en connais d’autres
où les victimes ont retrouvé leur liberté et ont pu, par le
pardon, renaître à la vie.
Pardonner n’est ni oublier ni fermer les yeux sur un tort subi.
Le pardon ne dépend pas non plus d’une rencontre face à face
avec l’auteur du tort - ceci peut même être déconseillé, tout
au moins dans le cas d’abus sexuels. Il implique cependant le
choix délibéré de cesser de haïr, parce que haïr ne peut jamais
aider.
L’amertume est plus qu’une vision négative de la vie. Elle est
une puissance destructrice et auto-destructrice. Telle une moisissure
dangereuse, elle prolifère dans les replis les plus sombres
du cœur humain et se nourrit de toute pensée malveillante ou
haineuse qui germe en lui. Et comme un ulcère qu’aggrave l’inquiétude
ou une maladie cardiaque qui empire sous l’effet du stress,
l’amertume peut devenir débilitante – aussi bien physiquement
qu’émotionnellement.
Anne Coleman, une femme du Delaware que j’ai rencontrée lors
d’une conférence il a quelques années, en a fait elle-même l’expérience.
Voici son récit :
« Un jour en 1985, j’ai reçu un appel de ma nièce à Los Angeles.
‘Anne, on a tiré sur Frances. Elle est morte’, m’a-t-elle dit.
Je ne me souviens pas avoir hurlé, mais je sais que je l’ai
fait. J’ai immédiatement pris mes dispositions pour me rendre
en Californie. Dans l’avion, j’avais l’impression très réelle
que je serais capable de tuer. Si j’avais été armée et en présence
du meurtrier, c’est certainement ce que j’aurais fait.
A ma descente d’avion, je commençai à m’inquiéter pour mon fils
Daniel, qui devait arriver de Hawaï. Comment allais-je l’accueillir?
Sergent dans l’armée, il avait été entraîné à tuer.
Quand nous sommes arrivés au poste de Police le lendemain matin,
on nous a simplement dit que ma fille était morte et que tout
le reste n’était pas notre affaire. Durant tout notre séjour
à Los Angeles, aucune autre information ne devait malheureusement
nous être communiquée. Le coordinateur responsable des crimes
violents m’a fait savoir que s’ils ne procédaient à aucune arrestation
dans les quatre jours, je pouvais abandonner tout espoir d’une
arrestation ultérieure : ‘Nous avons simplement trop d’homicides
dans ce secteur. Nous ne passons que quatre jours sur chaque
cas’.
Mon fils Daniel était hors de lui. Quand il a découvert que
la police ne se souciait vraiment pas de retrouver le meurtrier
de sa sœur, il a dit qu’il allait se procurer un uzi et tirer
à l’aveuglette sur ceux qui se trouveraient sur son chemin.
On ne nous avait pas préparés à ce que nous trouverions lorsque
nous récupérerions la voiture de Frances à la fourrière. Ma
fille avait saigné à mort. Les balles lui avaient transpercé
l’aorte, le cœur et les deux poumons. Elle s’était étouffée
dans son propre sang. Elle était morte de bonne heure un dimanche
matin, et c’est le mardi suivant que nous avons récupéré la
voiture. L’odeur était pestilentielle – et le souvenir de cette
odeur n’a jamais quitté Daniel. Il souhaitait la pire des vengeances.
Il voulait vraiment que quelqu’un fasse quelque chose pour sa
sœur – que d’une manière ou d’une autre, justice soit rendue.
Au cours des deux années et demi qui ont suivi, j’ai assisté
à la lente descente de Daniel. Puis un jour, debout à côté de
la tombe de sa sœur, j’ai suivi des yeux son cercueil que l’on
descendait en terre. Il s’était enfin vengé – mais contre lui-même.
Et j’ai vu ce que la haine peut faire à un homme – je l’ai vu
lui revendiquer tout, jusqu’à son esprit et son corps.